À Marseille, le club de foot est un enjeu politique. Le maire Jean-Claude Gaudin s’y intéresse grandement surtout en cette période trouble où la vente est en cours. Ses rivaux a…

“La seule chose que je lui ai dit, c’est qu’il avait intérêt à garder Bielsa comme entraîneur !” Le conseil glissé en juin 2015 n’émanait pas d’un expert du football, pourtant Vincent Labrune, qui n’a pas pour habitude d’écouter les avis autres que le sien, aurait dû le suivre. Il venait de Jean-Claude Gaudin, le maire de Marseille, qui ne saurait définir un petit pont mais qui ressent mieux que personne le pouls de sa ville et de son club.

Car dans Olympique de Marseille , il y a… Marseille. Autant dire que les affaires (dans tous les sens du terme) du club olympien intéressent au plus haut point la mairie de la deuxième ville de France, en particulier son premier magistrat . Résultats sportifs, climat autour de l’institution, supporters, stade Vélodrome, vente du club…, la marche de l’OM se situe au coeur de ses préoccupations. L’OM, même s’il est une société privée, n’est pas une entreprise comme une autre. Le club est l’un des poumons de la cité phoécenne. Ce n’est pas un hasard si à peine intronisé, le nouveau président Giovanni Ciccolunghi se programme un rendez-vous avec le maire pour faire les présentations officialisées lors d’une conférence de presse. À Marseille, quand l’OM va, (presque) tout va. Et en ce moment, Jean-Claude Gaudin a de quoi être inquiet.

À bientôt 77 ans, Jean-Claude Gaudin honore son quatrième mandat. Son parcours suit étroitement celui de l’OM. Élu au printemps 1995, l’enfant de Mazargues, un quartier du sud de la ville à deux pas du Vélodrome, a entamé sa carrière de maire en étant nommé… président de l’OM ! Sacré paradoxe pour celui qui fréquentait plus l’église que le cratère du boulevard Michelet dans sa jeunesse. Mais à cette époque, le tribunal lui impose de prendre les rênes après la faillite de Bernard Tapie. Deux ans seulement après la victoire en Ligue des champions, le club, qui évolue en deuxième division suite à l’affaire OM-VA, est au bord de la liquidation judiciaire. Parfaitement secondé par son premier adjoint, Renaud Muselier, un mordu de football, Gaudin est à la tête de l’ OM , un an plus tard, lorsque les joueurs de Gérard Gili assurent la montée en première division. L’histoire est connue puisque l’intéressé, passé maître dans l’art de conter des anecdotes, la raconte à chaque sortie publique qui touche l’OM, faisant sourire sa cour pour la centième fois. En 1996, Gaudin, qui considère que la puissance publique n’a rien à faire dans la vie d’un club professionnel, s’attelle à la recherche d’un repreneur. Grâce à ses amitiés, il offre (au sens propre) l’OM à Robert Louis-Dreyfus grand patron d’adidas qui conserve ainsi le prestigieux club dans le giron de la marque aux trois bandes alors que Nike le convoitait. Depuis vingt ans, la famille Louis-Dreyfus règne sur l’OM avec la fidèle complicité de Gaudin. Et même plus…

En mai 2013, le maire cède à l’OM les terrains de la commanderie, qui accueillent le centre Robert Louis-Dreyfus. Montant de la transaction : 6,5 millions d’euros pour dix hectares. Un prix défiant toute concurrence… Jean-Claude Gaudin a même longtemps tenté de convaincre les religieuses du couvent jouxtant la commanderie de céder des terrains pour agrandir le centre d’entraînement. Mais les voix du Seigneur sont restées impénétrables… Durant les trois ans de travaux du stade Vélodrome de 2011 à 2014, pour compenser le manque à gagner pour le club, le conseil municipal fixe le loyer à 50 000 euros par an ! Lorsqu’il faut négocier le loyer du nouveau stade Vélodrome, Gaudin se montre encore très généreux. Faisant fi des recommandations de la cour régionale des comptes, la mairie accepte une redevance fixe de 4M€ et une part variable de 20% sur le chiffre d’affaires excédant 20M€ sur l’activité de billetterie.

Au terme d’un bras de fer qui avait vu l’OM menacer de délocaliser ses matches à domicile à Montpellier, “Margarita Robert Louis-Dreyfus” comme il l’appelle est présente à ses côtés pour sceller l’accord devant les caméras. Un tarif préférentiel conclu pour… trois saisons histoire de préserver les intérêts futurs de chacun. Surtout ceux de l’actionnaire de l’OM qui sait que si elle parvient à vendre le club dans ce laps de temps, c’est son successeur qui négociera la suite. Et la note devrait être salée puisque la mairie a prévenu de son intention d’augmenter sensiblement le loyer à partir de 2017.

Ce jour de juillet 2014, le pagnolesque Jean-Claude Gaudin ne se prive pas pour lancer un message en direction de la patronne du club : ” S’il y avait une possibilité de vente, nous serions les premiers informés, car nous devons donner un avis. Tant que c’est les Louis-Dreyfus, ça va. Mais si c’est un émir du Qatar, ou si on refait l’opération Kachkar… ça, je ne le veux pas!” Deux ans plus tard, les relations se sont refroidies avec la tsarine qui n’avait pas manqué d’aviser le maire lors de l’officialisation de la mise en vente de l’OM : “À l’instant où l’acheteur sera sélectionné, j’en informerai Monsieur le Maire et les supporters .” Placé au même rang que les fans, Gaudin a bien compris le message. Il a démenti avoir rencontré Gérard Lopez l’un des candidats à la reprise. À la demande de rendez-vous formulé par Pablo Dana, un autre courtisan qui tirait sans doute sa dernière cartouche, il a opposé une fin de non-recevoir : ” Je ne rencontrerai les repreneurs que lorsque Margarita Louis-Dreyfus me les aura présentés !”

Dans son bureau de l’hôtel de ville, le sénateur-maire observe avec attention le feuilleton. Lui qui n’a connu que les Louis-Dreyfus s’interroge sur ses prochains interlocuteurs olympiens. Dans son entourage, au printemps, lorsque le flou régnait, certains, avec l’aide d’anciens joueurs très proches du pouvoir local, ont tenté de placer des hommes pour une transition qui aurait pu s’éterniser… Le nom de Pape Diouf, l’ex-président à la cote toujours intacte (mais aussi ex-candidat aux municipales), a été murmuré. À la même époque, Gaudin reçoit MLD, accompagnée d’Igor Levin et Vincent Labrune, au Sénat. Elle reste bien mystérieuse sur ses contacts. Gaudin l’invite à trouver rapidement un repreneur.

Alors que la saison débute, la vente n’est pas finalisée et un nouvel organigramme est mis en place. Des proches de MLD sont casés à tous les étages. Comme un symbole, l’avocat marseillais Régis Rebuffat et Pierre-Edouard Berger, un proche du pouvoir local, sont écartés du conseil de surveillance. Seul signe d’apaisement, la présence de Cédric Dufoix au directoire. Cet ancien cadre chez adidas a occupé divers postes à l’ OM depuis son recrutement en 1999. Très consensuel, lisse pour certains, diplomate pour d’autres mais sachant toujours dans quel sens tourne le vent, Dufoix a traversé toutes les tempêtes, connu toutes les directions, sans jamais en faire les frais. Secrétaire général, en charge notamment des relations avec Arema, Dufoix était par exemple le seul dirigeant olympien invité lors de la présentation en Mairie de l’accord de naming avec Orange.

Sa présence suffira-t-elle à rassurer Jean-Claude Gaudin ? Pas sûr. Le maire, qui a néanmoins apprécié d’être présenté à Giovanni Ciccolunghi, a le sentiment d’être tenu à l’écart par MLD et ses conseillers. Il sait que l’OM est un enjeu majeur pour la fin de son mandat. Lui qui a récemment vaincu la maladie, qu’une rumeur annonçait démissionnaire à mi-mandat, n’a pas l’intention de perdre la main sur un dossier si précieux pour les Marseillais. L’épisode de la convention entre l’association et la SASP en est un exemple frappant. Après des semaines de conflit, l’association a conservé le numéro d’affiliation à la FFF. Gaudin soutenait son président Jean-Pierre Foucault, l’animateur de télé qui était son élève lorsque Gaudin était professeur d’histoire. Une fois, l’accord signé, Gaudin se montra ferme : “L’association OM restera dans l’état où elle est actuellement au moins pour un an, en attendant de savoir ce que l’on fera avec de nouveaux repreneurs. Cela a été voté à l’unanimité. L’association est le seul endroit où nous avons un droit, si ce n’est de veto, au moins de regard.”

Une fermeté qui n’est pas sans rappeler celle dont avait fait preuve Jean-Claude Gaudin au sujet du stade désormais géré dans le cadre d’un partenariat public-privé. “Tant que je serai maire, le stade Vélodrome restera municipal au même titre que le Palais du Pharo, du Vieux-Port ou de Notre-Dame de la Garde qui appartiennent au patrimoine de Marseille et à tous les Marseillais!”, répète-t-il à l’envi, alors que l’un de ses principaux adversaires aux dernières élections, le socialiste Patrick Mennucci avait fait de la vente du stade un argument de campagne. Gaudin s’était même fendu d’une visite au local des South Winners pour marquer le coup. Dans la foulée, Mennucci avait eu droit à une banderole dans le virage sud : “Vends ta maison et pas le stade”. Ces derniers mois, Gaudin a observé avec circonspection la reprise par le club de la gestion des abonnements qui était concédée aux groupes de supporters depuis une vingtaine d’années. Le patriarche marseillais sait combien l’Ohème et son antre sont “un facteur de cohésion sociale, un élément de notre patrimoine collectif dont la dimension populaire dépasse le seul cadre du football.”

Jean-Claude Gaudin est l’un des derniers dinosaures de la politique française, qui règne depuis plus de vingt ans sur sa ville. À son crépuscule, il refuse de voir l’OM tomber dans des serres mal intentionnées. D’autant que ses meilleurs ennemis sont aux aguets. Le socialiste Patrick Mennucci, est un inconditionnel. Et que dire du leader du Front national, Stéphane Ravier, véritable supporter de l’OM, qui se rêve à la mairie en 2020. Quant à Renaud Muselier, l’ex-fils prodige qui pourrait revenir dans la course, il suit l’actualité olympienne de près. “Besoin de renouveau, d’acteurs passionnés et capables d’investir pour son futur”, a-t-il récemment tweeté.

A Marseille, plus que nulle part ailleurs, le club de football cristallise les passions mais aussi les intérêts personnels. La sphère politique n’y échappe pas. L’OM doit composer avec elle.

Share.

About Author

Leave A Reply